Top 10 des meilleurs pianistes du monde : notre classement argumenté
Un siècle d'enregistrements, dix pianistes qui ont changé notre façon d'entendre le clavier. Un classement assumé, avec ses critères, ses disques de référence et ses absents.
Dresser la liste des dix plus grands pianistes du monde, c’est accepter d’avoir tort aux yeux de quelqu’un. Chaque mélomane a son panthéon, souvent lié au premier disque qui l’a bouleversé. Ce classement ne prétend donc pas à l’objectivité ; il propose une sélection argumentée, avec des critères explicites et des enregistrements que chacun peut écouter pour se faire son propre avis.
Nos critères de sélection
Nous avons retenu uniquement des pianistes dont le jeu a été enregistré. Franz Liszt, Frédéric Chopin ou Clara Schumann sont ainsi exclus d’emblée : leur art ne nous parvient qu’à travers des récits et des partitions. Le champ couvre donc environ un siècle, des premiers enregistrements électriques des années 1920 jusqu’à aujourd’hui.
Quatre critères ont guidé nos choix :
- L’influence : le pianiste a-t-il modifié la manière dont on joue ou dont on écoute un répertoire ?
- La singularité : reconnaît-on son jeu en quelques mesures ?
- L’héritage discographique : laisse-t-il des enregistrements qui servent encore de référence ?
- L’étendue : sa maîtrise s’exerce-t-elle sur plusieurs répertoires, ou a-t-il défini un compositeur pour des générations ?
La virtuosité pure n’est pas un critère en soi. Tous les pianistes cités en sont largement pourvus ; ce qui les distingue, c’est ce qu’ils en font. Enfin, nous nous limitons au piano classique. Le jazz mériterait son propre classement, tant Art Tatum, Bill Evans ou Keith Jarrett ont eux aussi redéfini l’instrument.
Les cinq premiers : les monuments
1. Sviatoslav Richter (1915-1997)
Né à Jytomyr, dans l’actuelle Ukraine, Richter est longtemps resté inconnu en Occident, la carrière des musiciens soviétiques étant étroitement contrôlée. Ses premiers enregistrements diffusés à l’Ouest ont créé un choc. Son répertoire est immense, de Bach à Prokofiev, dont il a créé plusieurs sonates. Ce qui frappe, c’est la concentration : chaque œuvre semble jouée comme si elle était découverte pour la première fois, avec une puissance et une intériorité qui coexistent sans effort apparent.
À écouter : le récital de Sofia de 1958, avec des Tableaux d’une exposition de Moussorgski d’une intensité rare ; le Deuxième concerto de Rachmaninov enregistré en 1959 avec l’Orchestre philharmonique de Varsovie.
2. Vladimir Horowitz (1903-1989)
Né à Kiev, installé aux États-Unis, Horowitz incarne le pianiste-phénomène : une palette sonore allant du murmure au fracas, une main gauche redoutable, un sens du spectacle assumé. Ses retraits répétés de la scène ont nourri sa légende, et chacun de ses retours a pris valeur d’événement. Sa lecture de Scarlatti, de Liszt ou de Scriabine reste un modèle de couleur et de caractère.
À écouter : le concert de Moscou d’avril 1986, son retour en Russie après plus de soixante ans d’absence ; le Premier concerto de Tchaïkovski avec Arturo Toscanini, son beau-père, enregistré en 1943.
3. Sergueï Rachmaninov (1873-1943)
Compositeur avant tout aux yeux du grand public, Rachmaninov fut aussi l’un des plus grands pianistes de son temps. Exilé après la révolution russe, il a dû faire du concert son gagne-pain et a laissé des enregistrements d’une clarté et d’une noblesse saisissantes. Son jeu, sans pathos superflu, contredit l’image sentimentale que l’on associe parfois à sa musique.
À écouter : son propre Deuxième concerto, enregistré en 1929 avec Leopold Stokowski et l’Orchestre de Philadelphie ; la Rhapsodie sur un thème de Paganini, gravée avec les mêmes interprètes en 1934, l’année de sa création.
4. Glenn Gould (1932-1982)
Le Canadien Glenn Gould a fait de Bach un compositeur de premier plan pour le piano moderne, à une époque où beaucoup considéraient que ce répertoire appartenait au clavecin. Articulation détachée, contrepoint d’une lisibilité absolue, tempos parfois déroutants : Gould divise, mais personne n’a joué Bach comme lui. Il a abandonné le concert en 1964 pour se consacrer au studio, qu’il considérait comme le véritable lieu de la musique.
À écouter : les Variations Goldberg de 1955, premier disque qui l’a rendu célèbre, puis la version de 1981, plus lente et méditative. Comparer les deux est un exercice passionnant.
5. Martha Argerich (née en 1941)
Née à Buenos Aires, lauréate du Concours Chopin de Varsovie en 1965, Martha Argerich est sans doute la pianiste vivante la plus admirée par ses pairs. Son jeu associe une énergie électrique, un instinct rythmique et une spontanéité qui donnent l’impression que la musique s’invente sous ses doigts. Depuis les années 1980, elle privilégie la musique de chambre et les concertos, se faisant rare en récital solo.
À écouter : le Troisième concerto de Prokofiev et le Concerto en sol de Ravel avec Claudio Abbado et l’Orchestre philharmonique de Berlin (1967) ; Gaspard de la nuit de Ravel, enregistré en 1974.
De la sixième à la dixième place : les grandes voix
6. Arthur Rubinstein (1887-1982)
Né à Łódź, Rubinstein a mené l’une des plus longues carrières de l’histoire du piano, donnant encore des concerts à près de 90 ans. Il est indissociable de Chopin, qu’il a contribué à débarrasser d’une sensiblerie de salon pour lui rendre sa noblesse et son chant. Son jeu respire la générosité et un plaisir de jouer communicatif.
À écouter : les Nocturnes de Chopin enregistrés pour RCA au milieu des années 1960, sans doute la porte d’entrée la plus naturelle dans ce répertoire.
7. Arturo Benedetti Michelangeli (1920-1995)
L’Italien Michelangeli était aussi célèbre pour ses annulations que pour son perfectionnisme. Son contrôle du son, d’une précision presque inquiétante, a fait de lui un interprète idéal de Debussy et de Ravel. Chaque note semble pesée, chaque nuance calibrée : le résultat peut paraître distant, mais la beauté sonore est sans équivalent.
À écouter : les Images et Children’s Corner de Debussy (Deutsche Grammophon, 1971) ; le Concerto en sol de Ravel couplé au Quatrième concerto de Rachmaninov, avec Ettore Gracis (1957).
8. Artur Schnabel (1882-1951)
Schnabel occupe une place à part : il a réalisé, entre 1932 et 1935, la première intégrale enregistrée des 32 sonates de Beethoven. Techniquement, ces disques comportent des imperfections ; musicalement, ils ont fixé une manière d’aborder Beethoven, attentive à l’architecture et à la pensée plutôt qu’à l’effet. Toute la tradition germanique d’après-guerre en découle d’une façon ou d’une autre.
À écouter : son intégrale des sonates de Beethoven, en particulier les dernières (opus 109, 110 et 111).
9. Alfred Brendel (1931-2025)
Né en Moravie, longtemps installé à Londres, Alfred Brendel a incarné le pianiste intellectuel, auteur d’essais remarqués sur l’interprétation. Il a enregistré trois intégrales des sonates de Beethoven et a beaucoup fait pour imposer les sonates de Schubert, longtemps jugées trop longues, comme des sommets du répertoire. Son jeu se distingue par sa lucidité, son humour et son refus de l’effet gratuit.
À écouter : les dernières sonates de Schubert (D. 958 à 960) ; les concertos de Mozart avec Neville Marriner et l’Academy of St Martin in the Fields.
10. Maurizio Pollini (1942-2024)
Vainqueur du Concours Chopin en 1960, à 18 ans, l’Italien Maurizio Pollini s’est ensuite retiré plusieurs années pour approfondir son travail avant de revenir avec une autorité intacte. Son jeu, d’une clarté structurelle exemplaire, a parfois été jugé froid ; il est surtout d’une honnêteté totale envers le texte. Pollini a aussi été un ardent défenseur de la musique de son temps, de Schoenberg à Boulez et Nono.
À écouter : les Études de Chopin (1972), souvent citées comme une référence absolue ; les Trois mouvements de Petrouchka de Stravinsky (1971).
Les grands absents
Un classement à dix places impose des renoncements douloureux. Plusieurs noms auraient pu y figurer sans discussion :
- Emil Gilels (1916-1985), rival et contemporain de Richter, dont les concertos de Brahms avec Eugen Jochum restent une référence.
- Dinu Lipatti (1917-1950), mort à 33 ans, dont le dernier récital de Besançon, en 1950, est un témoignage bouleversant.
- Clara Haskil (1895-1960), interprète de Mozart d’une pureté rare.
- Alfred Cortot (1877-1962), figure du piano français, interprète de Chopin d’une grande liberté poétique.
- Wilhelm Kempff (1895-1991), autre grand beethovénien, au son plus chantant que Schnabel.
- Krystian Zimerman, Mitsuko Uchida et Grigory Sokolov, trois immenses interprètes en activité qui pourraient chacun revendiquer une place.
La nouvelle génération n’est pas en reste : Daniil Trifonov, Yuja Wang ou Igor Levit attirent un large public et pourraient bien figurer dans une édition future de ce classement.
Comment écouter ces pianistes
Plutôt que de multiplier les disques, mieux vaut comparer plusieurs versions d’une même œuvre. Écouter une ballade de Chopin par Rubinstein, puis par Pollini, puis par Argerich, apprend davantage sur l’interprétation qu’une longue discographie survolée. Les enregistrements anciens demandent un temps d’adaptation : le souffle et la bande passante réduite s’oublient vite quand la musique est là.
Pour aller plus loin, comprendre ce qui se passe à l’intérieur de l’instrument aide à mieux entendre les choix de ces interprètes : notre dossier sur le fonctionnement du piano explique le rôle des marteaux, des étouffoirs et de la mécanique. Et si les sonorités de Michelangeli ou de Gould vous intriguent, notre guide de la pédale de sustain détaille comment cet accessoire façonne la résonance, y compris sur un piano numérique.
Côté répertoire, Gould et Richter ont beaucoup fait pour le clavier de Bach : notre panorama des compositeurs de l’époque baroque permet de remonter aux sources de cette musique, tandis que Pollini ouvre la voie vers les compositeurs contemporains.
Questions fréquentes
Qui est considéré comme le plus grand pianiste de tous les temps ?
Il n'existe pas de réponse objective. Sviatoslav Richter, Vladimir Horowitz et Sergueï Rachmaninov reviennent le plus souvent dans les classements de critiques et de musiciens, mais Franz Liszt, que personne n'a pu enregistrer, reste une figure de légende.
Pourquoi Liszt ou Chopin ne figurent-ils pas dans ce classement ?
Ils ont vécu avant l'invention du disque : on ne peut juger leur jeu que par des témoignages écrits. Ce classement se limite volontairement aux interprètes que l'on peut encore écouter.
Quel enregistrement écouter en premier pour découvrir le piano classique ?
Les Variations Goldberg de Glenn Gould (1955 ou 1981) ou les Nocturnes de Chopin par Arthur Rubinstein sont deux portes d'entrée idéales : un répertoire accessible et des interprétations devenues des repères.
Quels pianistes en activité faut-il suivre aujourd'hui ?
Parmi les interprètes actifs, Martha Argerich, Krystian Zimerman, Grigory Sokolov, Mitsuko Uchida ou Daniil Trifonov font partie des noms les plus admirés, chacun dans un répertoire et un style très différents.
Article rédigé par la rédaction, sans contrepartie.