Le guide indépendant des musiciens · depuis 2019Rechercher

Comment fonctionne un piano : de la touche à la corde

Derrière chaque note de piano se cache une chaîne mécanique d'une précision remarquable. Visite guidée, de la touche enfoncée jusqu'à la vibration de la table d'harmonie.

Claire VasseurRubriques Piano et Apprendre
Publié le Mis à jour le
En bref
—Le piano est un instrument à cordes frappées : une touche actionne un levier qui projette un marteau feutré contre une ou plusieurs cordes.
—L'échappement libère le marteau juste avant le contact, ce qui permet à la corde de vibrer librement.
—Le cadre en fonte supporte une tension totale des cordes généralement estimée autour de 18 à 20 tonnes.

Le piano a l’air simple : on enfonce une touche, une note sonne. Entre ces deux instants, pourtant, plusieurs dizaines de pièces de bois, de feutre, de métal et de cuir travaillent ensemble en une fraction de seconde. Comprendre ce mécanisme aide à mieux jouer, à mieux entretenir son instrument et à choisir un piano en connaissance de cause. Ce dossier suit le trajet du son, de la touche à la caisse de résonance.

Un instrument à cordes frappées

Le piano appartient à la famille des cordophones, comme la guitare ou le violon, mais ses cordes ne sont ni pincées ni frottées : elles sont frappées par des marteaux recouverts de feutre. C’est ce qui le distingue du clavecin, dont les cordes sont pincées par un bec, et qui ne permet presque pas de nuancer l’intensité d’une note par le toucher. Le nom complet de l’instrument, pianoforte, rappelle cette nouveauté du XVIIIe siècle : jouer doucement (piano) ou fort (forte) selon la vitesse à laquelle on enfonce la touche.

Un piano moderne compte 88 touches, 52 blanches et 36 noires, couvrant un peu plus de sept octaves. Il réunit quatre grands ensembles :

  • la mécanique, qui transforme le mouvement du doigt en coup de marteau ;
  • les cordes et le cadre, qui produisent la vibration et supportent la tension ;
  • la table d’harmonie, qui amplifie le son ;
  • les étouffoirs et les pédales, qui contrôlent la durée et la couleur du son.

De la touche au marteau : la mécanique

Un levier et un marteau

La touche est un long levier de bois qui pivote sur un point d’appui. Quand on enfonce son extrémité avant, l’arrière se soulève et pousse une pièce appelée l’échappement (ou « mouche »), qui pousse à son tour le marteau vers la corde. Plus la touche est enfoncée rapidement, plus le marteau part vite et plus le son est fort. Le pianiste ne contrôle donc pas la force au moment de l’impact, mais la vitesse qu’il transmet au marteau.

L’échappement : le cœur du système

Si le marteau restait collé à la corde, il étoufferait aussitôt la vibration. Toute l’ingéniosité de la mécanique consiste à libérer le marteau quelques millimètres avant le contact. À ce moment, l’échappement bascule et s’efface : le marteau termine sa course seul, sur son élan, frappe la corde et rebondit immédiatement. La corde peut alors vibrer librement tant que la touche reste enfoncée.

En retombant, le marteau est retenu par une pièce garnie de feutre ou de cuir, l’attrape-marteau, qui l’empêche de rebondir à nouveau contre la corde. Le réglage de ces distances, au dixième de millimètre près, fait partie du travail du technicien lors de l’harmonisation et du réglage de la mécanique.

Le double échappement du piano à queue

Avec un échappement simple, il faut relâcher presque entièrement la touche pour que la mouche revienne sous le marteau et qu’une nouvelle frappe soit possible. Cela limite la vitesse de répétition d’une même note.

Au début du XIXe siècle, le facteur Sébastien Érard met au point, à Paris, une mécanique à double échappement (brevetée en 1821) : un levier de répétition, muni d’un ressort, maintient le marteau à mi-hauteur après la frappe. Il suffit alors de relâcher partiellement la touche pour rejouer la note. Ce principe, perfectionné par la suite, équipe toujours les pianos à queue modernes. Il a ouvert la voie à des écritures pianistiques plus virtuoses, avec trilles et notes répétées à grande vitesse.

La mécanique du piano droit

Dans un piano droit, les cordes sont tendues verticalement et les marteaux frappent horizontalement. Le marteau ne peut donc pas compter sur la gravité pour revenir en position : des ressorts et une petite lanière (la « bride ») le ramènent en arrière. La répétition est en général moins rapide que sur un piano à queue, car le marteau doit revenir plus loin avant de pouvoir être relancé. Les bons pianos droits offrent néanmoins un toucher très précis, et leur encombrement réduit en fait l’instrument d’étude le plus répandu.

Cordes, cadre et table d’harmonie

Les cordes

Un piano compte plus de 200 cordes en acier. Dans l’aigu et le médium, chaque note dispose de trois cordes accordées à l’unisson ; dans le grave, deux puis une seule. Les cordes graves sont filées, c’est-à-dire entourées d’un enroulement de cuivre qui les alourdit : cela permet d’obtenir des fréquences basses sans recourir à des longueurs démesurées.

La hauteur d’une corde dépend de trois paramètres : sa longueur, sa masse et sa tension. Plus la corde est longue, lourde ou détendue, plus le son est grave. C’est pourquoi un piano à queue de concert, avec ses longues cordes graves, sonne avec plus d’ampleur dans le bas du clavier qu’un petit piano droit.

Le cadre en fonte

Chaque corde est tendue à plusieurs dizaines de kilogrammes. Additionnées, ces forces représentent une tension totale généralement estimée autour de 18 à 20 tonnes, davantage sur certains grands pianos de concert. Aucune structure en bois ne pourrait résister durablement à une telle charge sans se déformer.

C’est le rôle du cadre en fonte, introduit au XIXe siècle et généralisé ensuite. Cette pièce massive, qui pèse à elle seule une part importante du poids de l’instrument, encaisse la tension des cordes et stabilise l’accord. Les cordes y sont accrochées d’un côté, et de l’autre enroulées autour de chevilles plantées dans un bloc de bois dur, le sommier. C’est en tournant ces chevilles que l’accordeur ajuste la tension.

La table d’harmonie

Une corde seule produit un son très faible : sa surface est trop petite pour mettre en mouvement une quantité d’air suffisante. Les vibrations passent donc par un chevalet, une pièce de bois sur laquelle s’appuient les cordes, jusqu’à la table d’harmonie, une grande plaque d’épicéa mince. Celle-ci vibre à son tour et rayonne le son dans la pièce.

La table est renforcée par des barres collées sous sa surface et légèrement bombée, de façon à résister à la pression des cordes tout en restant souple. Sa qualité, son épaisseur et son vieillissement influencent fortement le timbre de l’instrument, ce qui explique en partie les différences de caractère entre les marques et les modèles.

Étouffoirs et pédales

Les étouffoirs

Au repos, chaque note (sauf dans l’extrême aigu, où les cordes s’éteignent vite d’elles-mêmes) est couverte par un étouffoir, un bloc de feutre posé sur les cordes. Quand on enfonce une touche, l’étouffoir correspondant se soulève ; quand on la relâche, il retombe et coupe le son.

Les trois pédales

  • La pédale de droite, dite forte ou de sustain, soulève tous les étouffoirs à la fois. Les notes continuent de sonner après le relâchement des touches, et les autres cordes, libérées, vibrent par sympathie. C’est la plus utilisée ; notre guide de la pédale de sustain détaille sa technique.
  • La pédale de gauche, dite douce ou sourdine, adoucit le son. Sur un piano à queue, elle décale toute la mécanique latéralement pour que le marteau frappe moins de cordes (d’où son nom italien, una corda) et avec une partie moins tassée de son feutre. Sur un piano droit, elle rapproche les marteaux des cordes, ce qui réduit leur course et donc leur vitesse.
  • La pédale du milieu varie selon les instruments. Sur un piano à queue, c’est en général la pédale tonale (ou sostenuto) : elle maintient levés uniquement les étouffoirs des notes déjà enfoncées au moment où on l’actionne. Sur beaucoup de pianos droits, elle commande une sourdine d’étude, une bande de feutre qui s’interpose entre marteaux et cordes pour jouer très doucement sans gêner les voisins.

Accord et tempérament égal

Accorder un piano

Accorder, c’est ajuster la tension de chaque corde pour qu’elle produise la bonne fréquence. La référence la plus répandue est le la du milieu du clavier à 440 Hz, même si certains orchestres et pianistes préfèrent une valeur légèrement supérieure. L’accordeur règle d’abord une octave de référence au centre du clavier, puis étend l’accord vers le grave et l’aigu, en écoutant les battements, ces légères pulsations qui apparaissent lorsque deux sons sont presque, mais pas tout à fait, à l’unisson ou en rapport juste.

Le bois et l’acier réagissant à la température et à l’humidité, l’accord se dégrade avec le temps. Un piano placé près d’un radiateur ou d’une fenêtre se désaccorde plus vite.

Le tempérament égal

Il est impossible d’accorder un piano pour que tous les intervalles soient acoustiquement purs dans toutes les tonalités. Le tempérament égal, aujourd’hui la norme, divise l’octave en douze demi-tons strictement identiques : chaque demi-ton correspond à un rapport de fréquence égal à la racine douzième de 2. Les quintes sont très légèrement plus petites que des quintes pures, les tierces majeures sensiblement plus grandes, mais toutes les tonalités sonnent de la même façon. C’est ce qui permet de moduler librement.

Ce n’était pas le cas à toutes les époques. Les musiciens de l’ère baroque utilisaient divers tempéraments inégaux, qui donnaient à chaque tonalité une couleur propre ; notre portrait des compositeurs de l’époque baroque revient sur ce contexte.

Enfin, les cordes de piano étant épaisses et rigides, leurs harmoniques sont légèrement plus aiguës que les multiples exacts de la fréquence fondamentale. Les accordeurs compensent en « étirant » l’accord : les aigus sont accordés un peu plus haut et les graves un peu plus bas que la théorie ne l’indiquerait.

Et le piano numérique ?

Des capteurs à la place des marteaux

Un piano numérique n’a ni cordes, ni table d’harmonie, ni étouffoirs. Sa mécanique sert à reproduire le toucher : des marteaux lestés ou des contrepoids donnent aux touches une résistance proche de celle d’un piano acoustique, souvent plus lourde dans le grave que dans l’aigu.

Sous chaque touche, deux ou trois capteurs détectent son passage à différentes profondeurs. Le temps écoulé entre deux capteurs permet de calculer la vitesse d’enfoncement, donc l’intensité de la note. Un troisième capteur, présent sur certains modèles, améliore la détection des répétitions rapides, à la manière du double échappement.

Échantillonnage ou modélisation

Pour produire le son, deux grandes approches coexistent :

  • L’échantillonnage : le fabricant enregistre un piano acoustique, note par note et à plusieurs niveaux d’intensité, puis le clavier rejoue ces enregistrements. Cette méthode, la plus répandue, restitue fidèlement le timbre de l’instrument d’origine. Ses limites tiennent à la quantité de mémoire disponible et aux transitions entre les niveaux d’intensité.
  • La modélisation physique : au lieu de lire des enregistrements, un processeur calcule en temps réel le comportement des cordes, du marteau et de la table. Le logiciel Pianoteq, de la société française Modartt, est un exemple connu de cette approche. Elle permet d’ajuster finement le comportement de l’instrument et de simuler des interactions difficiles à capturer par échantillonnage.

Beaucoup de pianos numériques combinent les deux : des échantillons pour l’attaque et le timbre, des algorithmes pour simuler la résonance des cordes, le bruit des étouffoirs ou la demi-pédale. Pour un exemple concret de ces technologies, voir notre présentation du Kawai KDP120, un piano numérique d’entrée de gamme qui associe échantillonnage et simulation de résonance.

Ce que l’on gagne, ce que l’on perd

Le numérique ne nécessite pas d’accord, permet de jouer au casque et prend moins de place. En contrepartie, la richesse des résonances et la réponse physique d’un piano acoustique restent difficiles à égaler, surtout sur les modèles d’entrée de gamme. Les deux mondes ne s’opposent pas : comprendre le fonctionnement de l’acoustique aide à juger la qualité d’une imitation numérique.

Questions fréquentes

Combien de touches compte un piano ?

Un piano moderne standard compte 88 touches : 52 blanches et 36 noires, soit un peu plus de sept octaves, du la le plus grave au do le plus aigu.

Pourquoi un piano doit-il être accordé régulièrement ?

Les cordes, le bois et le cadre réagissent aux variations de température et d'humidité, et la tension des cordes se relâche avec le temps. Un accord par an est un minimum courant pour un piano utilisé à domicile.

Quelle est la différence entre un piano droit et un piano à queue ?

Dans le piano droit, cordes et table d'harmonie sont verticales et les marteaux frappent horizontalement ; dans le piano à queue, tout est horizontal et le marteau retombe par gravité. La mécanique à double échappement du piano à queue facilite aussi la répétition rapide d'une même note.

Un piano numérique fonctionne-t-il de la même manière ?

Non. Il n'a ni cordes ni table d'harmonie : des capteurs mesurent la vitesse des touches et un processeur produit le son, à partir d'échantillons enregistrés ou d'une modélisation mathématique.

L'autriceClaire Vasseur

Claire Vasseur signe les guides de la rubrique Piano : choix d'un instrument, accessoires, fonctionnement et répertoire. Elle s'intéresse surtout aux questions que se posent les pianistes amateurs et les adultes qui débutent.

Tous ses articles (5) →

Article rédigé par la rédaction, sans contrepartie.